Vendetta
Pascal Lantran
Kahem regarde sa montre et soupire. Le restaurant est fermé depuis plus d’une heure. Il a renvoyé chez eux les ivrognes qui constituent son fonds de commerce, et baissé le rideau métallique derrière les derniers clients. Il a rangé la grande salle du haut, et aéré la petite du bas, celle qui ne sert presque jamais. Il a éteint toutes les lumières, à l’exception de la rangée d’ampoules qui éclairent le comptoir, et de l’applique dans l’escalier. Puis, au départ du garçon de cuisine, il a accroché le volet de bois sur la porte d’entrée, et poussé le verrou.
Kahem surveille la pendule, lui jette un oeil courroucé tout en essuyant le même verre depuis maintenant un bon quart d’heure. Le carillon du beffroi vient de sonner une heure lorsqu’une portière claque, puis une autre. Quelques coups font grincer le rideau.
« Ouvre, c’est Gabriel »
Kahem pose le verre et le torchon, et extirpe péniblement sa bedaine, ses jambes courtes et sa moustache stalinienne de derrière le bar. Il coule un regard méfiant par une fente du rideau, grommelle, et enfin tire le verrou. La porte d’entrée s’ouvre lentement, une jambe entre, suivie d’un corps entier, un corps d’athlète paisible et résolu, aux cheveux noirs et aux yeux bleus, dont la seule présence inspire un respect craintif. Gabriel ne passe pas l’encadrement de la porte, et inspecte la salle du regard.
« Angelo ! »
Un blondinet surgit derrière lui, sur le trottoir.
« Vérifie en bas ».
« Oui, Monsieur Gabriel »
« Qui c’est, celui-là ? » grogne Kahem
« Un nouveau, il apprend le métier »
« Tu lui as appris à ne pas défourailler dans mes miroirs, j’espère »
Gabriel sourit, mais ne répond pas. Le gamin remonte déjà.
« La porte de service aussi? »
« Oui, Monsieur Gabriel. »
« Va les prévenir. Tu garderas la voiture du patron »
Un vieil homme entre d’un pas vif, surprenant pour son âge.
« Bonsoir Kahem. Tout va bien? »
« Bonsoir, Monsieur Géo. Tout va bien, merci » répond le cafetier sans cesser d’essuyer ses flûtes.
Ils sont déjà douze en bas, dont la moitié sont totalement inconnus dans le quartier et ne semblent pas obéir à Gabriel.
Un seul coup discret contre le volet, et Gabriel, qui fumait, assis au fond de la grande salle, se lève d’un bond. Il ouvre lui-même la porte, et laisse entrer l’air glacial et un dandy à la tignasse blanche et frisée. Celui-ci porte de petites lunettes rondes d’intellectuel, et balance négligemment une canne que seul un souci d’élégance justifie. Gabriel ferme rapidement la porte, en vérifiant que ses hommes sont toujours à leur poste, tandis que le nouveau venu exhibe d’un geste habile le pommeau d’argent de sa canne : un globe terrestre.
« Le monde dans ma main », lance-t-il.
Kahem se fige, le verre lui échappe.
« Bonsoir Kahem » lance l’homme à la canne, en lui adressant un sourire carnassier et sardonique.
« Bonsoir Monsieur Luc » bredouille Kahem, médusé.
« Ne casse pas ta vaisselle, elle peut encore servir.»
Sans attendre une improbable réponse, Luc descend prestement, tandis que Gabriel retourne à sa chaise et ses cigarettes. Kahem reprend vie; il regarde la photo d’Angèle, sa femme. Avec le temps, la photo a pris une teinte bistre. Il y a si longtemps qu’elle est épinglée là...
« Ils ne vont pas me mettre le feu? »
« Mais non, répond Gabriel d’un ton neutre, tout ira bien.»
Kahem semble maintenant désespéré, le torchon humide pend au bout de son bras, son ventre ne tressaute plus, la moustache s’avachit.
« Tu vois, Kahem, si tu n’as pas mieux réussi, c’est parce que tu n’y as jamais cru » dit Gabriel sans le regarder.
« Qu’est-ce qu’ils vont faire, en bas, à part s’entre-tuer? »
« Se raconter leurs souvenirs »
Gabriel pousse sans bruit la porte de la salle. Lui seul a le privilège de pouvoir ainsi entrer et sortir, d’une part parce qu’il a la confiance de Géo et, paradoxalement, de Luc, et d’autre part parce qu’il commande tous les hommes de Géo et doit pouvoir contrôler à tout moment le dispositif. Il entre en détaillant d’un bref regard circulaire les attitudes de ses hommes. Rien à dire, ils sont sur leurs gardes, un intrus serait déjà neutralisé.
Géo parle. Gabriel en déduit que la rencontre vient seulement de commencer, car son patron, qui a provoqué cette réunion, doit en expliquer les motifs. Tous ceux qui, dans la salle, ont un quelconque pouvoir, connaissent déjà ces raisons, mais telle est la coutume.
«... et c’est pourquoi, après avoir fait ce constat, douloureux, déchirant, j’ai décidé d’organiser cette rencontre, afin de régler, une fois pour toutes, ce problème, afin qu’une juste réparation mette fin à cette guerre qui ne profite qu’aux autres familles, afin d’en finir avec ce massacre dont les causes nous échappent tant elles sont anciennes. Etes-vous d’accord pour que nous réglions aujourd’hui, et définitivement, tous nos contentieux? »
Autour de la table, chacun analyse, décortique, dissèque, digère les paroles de Géo, chacun avec sa propre perception, chacun dans son domaine de responsabilité. Les comptables refont mentalement leurs comptes, les juristes envisagent tous les accords possibles, les responsables de secteurs découpent leur gâteau en parts à garder, et le gâteau des autres en parts à revendiquer.
Luc cherche sur le visage de ses adjoints le signe d’un doute ou d’un désaccord.
Tous semblent convaincus, ou résignés. Il prend à son tour la parole, comme le silence l’y invite.
« Sur le fond, nous sommes d’accord. Cette querelle nous coûte trop cher, et j’ai déjà perdu trop d’amis, trop d’alliés. Une trêve serait illusoire sans justice. Nous connaissons tous les règles : oeil pour oeil, dent pour dent, vengeance pour vengeance. Il ne peut y avoir de justice qu’en jugeant et réparant la faute initiale. Tout le reste a déjà été payé, largement, par le sang, les traîtrises et les coups bas.»
« C’est exact, enchaîne Géo sans s’inquiéter de l’avis de ses proches, la première faute doit être réparée, et cela vaudra pour tout ce qu’elle a déclenché. Mais alors, il nous faut remonter loin dans nos souvenirs, jusqu’à la toute première agression.»
Gabriel profite d’un nouveau silence pour s’éclipser.
« Angelo, monte chercher une bouteille.»
Un quinquagénaire encore roux, bientôt chauve, quitte aussitôt sa faction près de la porte. Il redescend bientôt, une bouteille de whisky dans chaque main. Gabriel le débarrasse, en pose une par terre (« Une seule à la fois, je te l’ai déjà dit »), retourne dans la petite salle, pose la bouteille à côté du juriste de Géo, ressort, attrape au passage la bouteille excédentaire, et la remonte.
Kahem a tiré derrière le comptoir un des tabourets de bar, et y a perché sa masse
rondouillarde. Il lit un journal qu’il a étalé sur le comptoir, comme pour bien montrer
que sa journée de travail est terminée: il en a fini de sa vaisselle, les chaises sont sur
les tables, le carrelage encore humide brille faiblement. Gabriel pose la bouteille sur
le comptoir.
« Une seule à la fois »
« Un verre? » demande Kahem.
« Jamais ». Gabriel retourne à son coin sombre, descend une chaise, s’installe.
Cigarette, briquet.
« Cendrier? »
« Tu préfères laver ton carrelage ou un cendrier? »
Kahem glisse de son perchoir, et apporte un cendrier en traînant ostensiblement les
pieds.
« Qu’est-ce qu’ils font, en bas? »
« Je t’ai dit, souvenirs, souvenirs.»
« Et ça va durer longtemps? » s’inquiète Kahem, un oeil sur l’horloge.
« Ca... »
« C’est oublier un peu vite que jamais, jamais, nous n’aurions eu à agir ainsi si ta
famille n’avait pas essayé de nous contrer quand nous avons pris le contrôle du
centre commercial. »
« Ce ne sont que les affaires » répond Luc froidement.
« C’est vrai, mais suriner José comme les tiens l’ont fait, ce n’est plus du business.
Ni toi, ni moi, n’avons eu d’enfants, mais tu savais que lui, il était comme mon fils,
que je l’avais élevé comme tel, et qu’il devait me succéder. Le jour où on l’a retrouvé,
planté sur la porte du centre commercial comme une chouette à l’entrée d’une
grange, cloué par les poignards de tes hommes, ce jour là, Luc, tu as déclenché la
vendetta. Ce que tu as fait est... irréparable. »
Géo, qui s’était à demi levé pendant son intervention, retombe sur sa chaise, abattu
par sa propre diatribe. Les juristes des deux camps évaluent silencieusement le prix
pour ce crime, les comptables comptent qui la perte, qui le gain. Luc semble rêver,
emporté dans ces temps lointains, mais un sourire lui vient, qui rend espoir aux
siens.
« Il me semble, dit Luc en savourant chaque mot, que l’affaire des maisons closes
valait bien cette petite compensation. Non? »
Le juriste de Géo perd tout à coup son air satisfait et se replie sur sa chaise, tandis
que celui de Luc relève le nez, étale ses jambes sous la table, reprend goût à l’alcool
qui tiédit dans son verre.
« Les maisons closes? » s’enquiert le ‘responsable des jeux ’ de Géo.
« Les deux plus beaux établissements de la ville, que Géo a fait dynamiter, un soir
d’affluence, avec clients et filles.
« Business » grogne Géo pour temporiser.
« Avec les tenanciers, continue Luc. Avec mes soeurs et mes beaux-frères »
« Impardonnable » ajoute le juriste, pour enfoncer le clou.
Un nouveau silence englue la pièce. C’est au tour de Géo d’explorer le brouillard de
ses souvenirs, à la recherche d’une explication valable. C’était donc cela, la première
fois? Il ne peut pas accepter ça, et personne ne peut plus l’aider. Ils ne sont plus que
deux, Luc et lui-même, à s’opposer. Les autres sont trop jeunes, ces histoires sont
trop anciennes.
La porte s’ouvre, Gabriel pose une bouteille pleine et remonte dans la grande salle.
« Alors? »
« Ils en sont à l’histoire des bordels »
« Et ils vont remonter jusqu’où? »
« Ca... »
« Il est quand même quatre heures. » soupire Kahem.
« Tu savais tout ça, toi? »
« Tu penses bien que non, ça date de Mathusalem, leurs histoires. »
« Ca va finir à l’époque où ils trichaient aux billes, comme c’est parti. »
Un regard glacial de Géo fait taire les bavards. Luc jubile, il a sa raison.
« La première fois, je sais quand c’était, la première fois, c’était le chantier Bubble
Gum. »
Géo se renfrogne. Ce diable de Luc ne perd pas encore la mémoire, et de plus se
met à déclamer, il devient lyrique, il a le souvenir grandiloquent, assassin.
« Le chantier Bubble Gum, Messieurs, était une opération de très grande envergure.
Deux mille bureaux, le siège d’une multinationale, payable intégralement à la
livraison. J’y avais investi la moitié de ma fortune, et comme c’était parfaitement
honnête, d’autres m’avaient suivi. L’immeuble était presque terminé, lorsque les
ouvriers se mirent en grève. Puis on retrouva un délégué syndical écrasé en bas de
l’immeuble, une chute malencontreuse, et la grève tourna à l’insurrection. Pour finir,
un commando fit exploser le tout. Dynamite, déjà. Je fus presque ruiné. Quant à mes
associés, ceux qui ne se suicidèrent pas tout de suite moururent de faim. Chiffrez ce
préjudice, Messieurs! »
« Une opération honnête de blanchiment, bien sur » rétorque Géo.
« Mes cousins! »
Luc a hurlé, il est debout.
Gabriel pousse la porte, Luc se rassoit.
« Tu oublies... » commence Géo
« La première fois, interrompt Luc d’une voix mécanique, c’est la destruction de mes
entrepôts. »
« Ils étaient pleins de souris, tes entrepôts. »
« Pleins de marchandises. Et quand tu as fait exploser les châteaux d’eau de la ville,
tu n’as pas noyé que des rats. »
« C’est un fait, il y avait bien du monde, dans tes hangars, de ta famille, de la mienne
aussi. D’ailleurs, tu savais ce qui allait se passer, et tu n’as rien fait. Ou plutôt si. Tu
as demandé au vieux Noël de fermer les bâtiments à clef, pour qu’aucun n’en
réchappe. »
« Il restait des innocents. »
« Il en restait de ma famille aussi. »
« Vous voulez dire que vous étiez associés? » demande sans y croire un chef de
secteur.
« C’est un peu cela, répond Géo avec un sourire nostalgique, nous étions jeunes,
efficaces, associés, et la ville nous ouvrait les bras »
Luc sourit à l’évocation de leur jeunesse. L’idée de raconter toutes ces histoires si
anciennes que leurs hommes n’en ont même pas entendu parler, commence à lui
plaire. La remontée des règlements de comptes sanglants est terminée, la théorie
des vengeances et des bassesses a été passée en revue, la première fois, la
première faute, une fois mise à plat, ressemble plutôt à une bavure réciproque,
chacun avait autant de motifs de s’en venger que l’autre, et chacun était fautif.
Maintenant, ils en sont à l’âge d’or, au paradis perdu. Evidemment, c’est un paradis
un peu particulier, violent, sanglant, mais c’était leur lutte pour s’imposer, une guerre
contre les vieilles familles au pouvoir et les jeunes loups ambitieux, une vraie guerre
avec de vraies raisons immédiates, pas une vendetta mécanique et stérile.
« Tu te souviens, Géo, de la première fois que nous avons fait équipe? Quel
festival ! »
« Oh oui, tout y est passé, le laboratoire, le stock d’armes, de munitions, d’explosifs,
les caches pleines de butin, en pleine réunion des anciennes familles, tout ça, boum!
En fumée, en poussière, en morceaux, il y en avait partout, des bouts d’hommes de
main, des morceaux de murs, des flingues disloqués. »
« Le quartier a été bien secoué, oui. A mon avis, il y a des morceaux qui ne sont pas
encore retombés. »
Géo rit à ce souvenir, comme d’une blague de potache dont on se souvient trente
ans après lorsqu’on croise un camarade de classe.
Luc continue en pouffant.
« Et le bistrot de Kahem, qui était près de ça, tu t’en souviens? Comme une torche,
vlouf, rien que par la chaleur dégagée par l’explosion! Ha il a été nettoyé, son nid à
rats! »
Ils sont hilares, s’étranglent de rire sous l’oeil dubitatif de leurs hommes.
Gabriel ressort. Décidément, ils sont fous.
Kahem est perché sur une chaise branlante, et sa tête disparaît dans le coffret qui dissimule le compteur électrique.
Gabriel aperçoit sur le comptoir la photo d’Angèle, que Kahem a décrochée, et retourne à son cendrier.
« Ils en sont où? » interroge Kahem du fond de son placard électrique.
« A l’incendie. »
« Oui bien sur, je m’en doutais un peu, en les entendant rire. Mais non, je n’écoute pas aux portes, tes anges gardiens ne m’auraient même pas laissé descendre l’escalier. Mais j’ai bien entendu quand tu as ouvert la porte. Ha, voilà, c’est fait ».
Gabriel ne bouge pas de sa chaise, même lorsque la déflagration fait tomber le plâtre du plafond autour de lui, et qu’un nuage de poussière et de fumée s’échappe d’un trou béant, là où se trouvait l’escalier.
Kahem se relève péniblement derrière le comptoir.
« Voilà, c’est fait » répète-t-il doucement en regardant la photo d’Angèle, couverte de poussière blanche.
Gabriel va ouvrir la porte, dont la vitre est tombée. Il passe la tête dehors, ses hommes sont toujours là, ils observent fixement le restaurant, ils sont visiblement très nerveux. La vue de Gabriel les calme. Leur chef se porte mieux que la bicoque, dont la charpente s’est soulevée lors de l’explosion, et dont les vitres sont en miettes. Le courant d’air emporte dans la rue la poussière en suspension. Kahem, de son tabouret, observe les débris de sa cuisine, qui s’est effondrée sur la salle du bas.
« Ne t’inquiète pas, ils sont tous morts. »
« Comment le sais-tu? » demande Kahem.
« Regarde, c’est dans le journal.»
Kahem déplie le journal que Gabriel vient de sortir d’une poche intérieure de sa veste. En caractères énormes, le titre est inévitable : « Règlement de compte sanglant » et à peine moins gros : « Géo Vadilleux et Luc Sifaire assassinés à l’explosif dans un restaurant du quartier allemand».
« Mais ça vient seulement d’avoir lieu, et je ne savais pas hier soir qu’ils seraient là tous les deux! Ca ne peut pas être dans le journal! »
« Ca va seulement dans le sens de l’histoire. Tu ne crois plus en l’histoire, Karol Marcus? »
« Si, bien sur. »
Kahem replie le journal, et approche un cendrier pour Gabriel.
« Tu vas faire quoi, Gabriel, maintenant que tu n’as plus de patron? »
« Me mettre à mon compte. Pas comme chef de famille, allons! Juste ouvrir une agence de protection. Fournisseur d’anges gardiens, quelque chose comme ça. Angelo! »
Un antillais immense apparaît dehors.
« Appelle un taxi. Un qui n’aura pas peur que je mette de la poussière sur ses sièges.»
« Tout de suite, Monsieur Gabriel » rit-il en disparaissant.
« Et toi, tu vas faire quoi? »
« Moi, dit pensivement Kahem, je crois que je vais essayer de vieillir un peu plus vite. Cela fait déjà... combien, déjà? Ha oui, pas loin de 15 milliards d’années que j’attendais de venger Angèle, si je tiens encore aussi longtemps, j’aurai trop de souvenirs à porter et j’en perdrai en route. Et pour les retrouver, après... »
Gabriel sourit, écrase sa cigarette, s’époussette, un peu, inutilement. Il règne une atmosphère de cessez-le-feu, ou de fin de bal populaire, ils sont là comme deux fêtards, ou deux rescapés d’un bombardement. Gabriel s’étire ; le taxi est devant la porte.
« Tu repasses un soir? » demande Kahem en baillant, quand Gabriel enjambe les morceaux de verre pour partir.
« Ca... »