Visions marines
C’était au temps des paquebots à coque noire, au ventre neigeux, qui brandissaient leurs cheminées blanches et rouges couronnées de jais dans la rade de Cherbourg.
Les mouettes s’envolaient effrayées ou charmées, tourbillonnaient et se posaient sur la grève quand le monstre s’éloignait mugissant par trois fois, sonore et bicolore, reptile océanique.
Dominique suivait des yeux le glissé majestueux du navire qui changeait d’horizon à contre-jour. La mer se modifiait avec le ciel, bouleversant l’ordre de l’univers. Les nuages se mêlaient à l’écume tandis que ça et là des piqûres de soleil fouettaient les vagues moribondes. Perché sur un rocher énorme, l’enfant à demi nu aiguisait deux silex, l’un contre l’autre, au creux de ses mains poisseuses d’où jaillissaient des étincelles.
La plage regorgeait de pierres étranges, magiques au milieu des galets éclatés. Des petits cailloux blancs dormaient sous une verdure d’algues douces qui ressemblaient à des cheveux de femme d’un autre monde. Au loin, la rade illuminée brasillait. Un coup de sifflet retentit. Trois dizaines d’enfants aux pieds nus se rassemblèrent. Dominique se dressa ; il dévala les rochers gris bordant la dune de sable sec et d’herbes vertes et il se cacha. Dans le trou que formaient trois rochers mal encastrés, brisés par un choc millénaire, l’eau de mer était encore chaude, palpitante d’algues brunes et de crabes vivants. Il pataugea dans la mare, se hissa à la force des bras. Les enfants rentraient deux par deux. Ils allaient se gaver de crevettes et de bigorneaux bouillis, de flies qu’ils avaient eux-mêmes arrachées aux rochers, d’un coup sec, à l’aide de leur couteau pointu.
Une odeur de friture se mêlait aux odeurs fortes de l’océan. La brise du soir fit frissonner l’eau calme et souleva des millions de grains de sable qui se répandirent sur le visage de l’enfant et alentour. Il cligna des yeux. Un disque rouge avait empourpré la mer. A l’extrémité de la digue de Collignon, le phare jetait des éclairs sur l’onde, rappelant aux pêcheurs l’heure tardive. De l’autre côté, au sud, les collines avaient perdu leur couleur et la lande ses genêts et ses bruyères. Les balançoires vides continuaient à se mouvoir.
Une sirène déchira encore le silence de la nuit. Le « Queen » emportait ses voyageurs dans l’invisible. Une barque noire flotta quelques instants sur le rivage puis s’évanouit. Sur la digue, des ombres encapuchonnées couraient, traînant sur leurs épaules des lignes dorées. Une vieille femme traversa la plage hâtivement, un gros panier de coquillages sur son dos.
Soudain, le vent se leva. Des lames luisantes se hissèrent à l’assaut du ciel. Des flots bruyants s’avançaient sur le sable mouillé, reculaient et galopaient de nouveau, bondissant vers le rocher où l’enfant s’agrippait.
Alors, dans un sillon d’eau et de lumière, il vit sur un morceau de barque ensanglantée une silhouette de femme à longs cheveux frisés qui s’accrochait désespérément à l’épave, entravée par sa longue robe blanche et rouge. « Maman ! », s’écria-t-il et il se laissa tomber sur la grève. Pour la centième fois, la barque avait disparu.
Dans la cour, malgré la bourrasque, les balançoires enchevêtrées étaient tout- à-coup immobiles. Une religieuse en habit d’été, sa cornette blanche sillonnant la nuit, hurlait: DO-MI-NI-QUE, DO-MI-NI-QUE ».
Nicole Voisin
Nicole Voisin nous rejoint. Elle nous propose, ici, un texte primé lors d’un prix de la nouvelle de Normandie.
Découvrez son style poétique. L’histoire courte, qu’elle nous conte dans ce texte, est emplie d’émotions diverses, de poésie. On respire l’air normand, les salins, on entend les sirènes d’un paquebot...
Ce texte vous est proposé en téléchargement, mais aussi en lecture en ligne.